Un histoire de vers de terre et de fous (première partie)...

Un histoire de vers de terre et de fous (première partie)…

Le premier fou de mon histoire s’appelle Pierre Colombot. Je l’ai rencontré en 1986 à Nyons dans la Drôme. A l’époque, Pierre était directeur du CEDER (Centre de documentation et de recherche en énergies renouvelables). Moi j’avais 21 ans et je débarquais pour mon service civil qui allait durer deux ans. Pour bien comprendre le contexte, il faut imaginer Pierre qui nous fait visiter sa maison pour la première fois. Nous sommes en Drôme provençale et la vue sur les Baronnies est magnifique. La meilleure place pour l’admirer c’est quand vous êtes assis sur le trône. Oui, vous avez compris, le trône c’est une toilette à compost située en plein milieu du salon de ce Monsieur Pierre Colombot. Vous commencez à situer le personnage ? En tout cas, pour Didier, Gilles et moi les deux ans sont passés vite – trop vite.

Aujourd’hui, Pierre doit avoir 75 ans.. et il est toujours aussi fou – d’ailleurs il n’a pas changé – à croire que les vers de terre sont une source de jouvence.

Depuis 30 ans, il construit des toilettes à compost par centaines principalement dans les sites isolés et sur les aires d’autoroute. Si une fois vous passez dans sa région, n’hésitez pas à aller lui dire bonjour de ma part et visiter son incroyable entreprise de fabrication de toilettes – Sanisphère au service du soulagement public – mais un conseil: évitez de lui parler de lombrics, sauf si vous avez vraiment beaucoup de temps devant vous…

Le deuxième fou de mon histoire s’appelle Ralph Thielen. Je l’ai rencontré en 2007 quand il s’est inscrit à la coopérative Equilibre. Quand je lui ai parlé de ma rencontre avec Pierre et ses toilettes pour sites isolés, il a tout de suite pensé que ce serait possible dans l’immeuble que nous nous préparions à construire. Quand je lui ai dit que cela n’avait jamais été réalisé en immeuble à ma connaissance et que, potentiellement, ça pouvait sentir très très mauvais…. Il m’a dit: « Moi, je suis sûr que ça peut marcher ». Ah… Et si ça marche pas?  On verra bien qu’il m’a répondu. De toute me façon, jamais les autres habitants n’accepteront des toilettes à compost chez eux, même si on ne pensait pas les installer en plein milieu du salon. Et bien détrompez-vous, Ralph a réussi à les convaincre… A ce moment là, je me disais que de toute façon nous n’aurions jamais les autorisations et jamais nous ne trouverions un architecte pour construire de potentielles bombes puantes dans nos sous-sols.

Et c’est ici qu’intervient le troisième fou de mon histoire: notre architecte Stéphane Fuchs du bureau atba. Quand il m’a dit qu’il était particulièrement heureux de travailler avec nous surtout parce que nous voulions des toilettes à compost, je me suis dit – vive les fous! Avec Ralph, ils sont allés voir les autorités et apparemment, il y a aussi des fous à la Direction cantonale de l’eau et aux Services industriels de Genève. Il faut dire que Ralph, il est assez convaincant. C’est pas pour rien qu’il est devenu président de la coopérative Equilibre et que nous avons aujourd’hui des  projets dans six différentes communes pour plusieurs centaines de logements…

C’est ainsi que nous avons construit le premier immeuble en Suisse avec 100% de toilettes à compost (et un des cinq immeubles connus dans le monde) – et depuis 6 ans que j’ai la chance d’y habiter, je peux dire que ça marche du tonnerre ! Les vers esenia fetida que vous voyez ci-dessus se régalent par milliers dans nos composteurs. Ils réduisent les excréments d’une famille de 4 personnes à quelques dizaines de litres par an – il faut venir le voir pour le croire.

La semaine dernière, nous avons même eu la visite de deux illustres fous: Rob Hopkins (le fondateur du mouvement des villes en transition) et Jacques Mirenowicz, l’éditeur en chef de La Revue Durable (rien que ça !). Les voici devant notre immeuble. Et voici le récit de Rob après sa folle journée passée avec nous.

Mais revenons aux composteurs de Ralph qui sont illustrés ci-dessous – c’est pas très poétique mais c’est diablement efficace.

Mais attention, au début, ça ne marchait pas aussi bien. Même que ça puait pas mal quand on ouvrait la porte des composteurs. Les vers de terre, ils semblaient préférer les déchets de cuisine qui n’étaient  pas passés par nos tubes digestifs et ce n’est que petit à petit que nous avons compris qu’ils aimaient vraiment la m., mais qu’il fallait aussi leur parler gentiment et leur donner régulièrement de la paille et de l’eau.

Nous avons emménagé dans notre immeuble à Cressy en février 2011 et depuis lors, il attire chaque année des centaines de visiteurs – il faut dire que nous détenons le record genevois de la basse consommation d’énergie thermique, électrique et d’eau… nous partageons 4 voitures pour 12 familles et nous gérons tout nous mêmes… de la régie et la conciergerie. Mais ce qui attire souvent nos visiteurs ce sont ces fameuses toilettes!

Et voilà qu’un beau jour, un des visiteurs se permet de critiquer notre système en disant que ça marcherait beaucoup mieux s’il y avait plus de vers… moins d’odeurs, moins de matière à vidanger et un compost mieux tamisé… Il s’agit de Philippe Morier Genoud et c’est le peut-être le plus fou de l’histoire… Grâce à ses conseils, nous commençons à avoir des milliers de vers et c’est vrai – il n’y a presque plus besoin de vidanger les composteurs – tous les deux ans pour une famille de quatre ! Le compost est de plus en plus beau et il n’y a quasiment plus d’odeur (sauf peut-être une odeur de sous-bois), même quand on remue la m. pour vidanger les composteurs.

Et après ? Notre système n’est pas transposable pour un immeuble de 5 ou 6 étages comme nous construisons sur d’autres sites. Alors il a fallu s’adapter. On a cherché sur internet, consulté des spécialistes dans plusieurs pays – et nous n’avons trouvé aucun système concluant pour un immeuble de plus de trois étages. Les quelques expériences dans le monde que nous avons trouvées en Chine ou en Ethiopie par exemple sont plutôt des échecs. Il y a bien un exemple aux Etats-Unis qui semble fonctionner – le Bullitt Center – mais nous n’avons pas pu obtenir les plans ni de bilan de fonctionnement et on cherchait quelque chose de plus simple…

Alors Philippe et Stéphane, ils se sont mis au travail. Et notre nouvel immeuble à Soubeyran dispose d’un immense composteur centralisé pour 140 personnes et des centaines de kilos de lombrics – il faut le voir pour le croire.

Et pour notre projet aux Vergers – nous prévoyons encore un autre système totalement simple et révolutionnaire que nous sommes en train de tester avec Philippe.

Mais ne vous y trompez pas. Ces fous sont en train de s’atteler à un enjeu majeurissime de notre époque. En effet, nos déjections sont de l’or! Ils contiennent assez d’éléments précieux – azote, phosphore et potassium principalement  – pour s’affranchir totalement des engrais issus de la pétrochimie. Au lieu de cela, nous utilisons des Stations d’épuration (STEP) dans les pays industrialisés qui transforment ce précieux engrais en boues d’épuration impropres à l’agriculture (présence de métaux lourds) et représentent un véritable casse-tête pour s’en débarrasser – il faut dire que nous en produisons 5 litres par personne et par jour (des boues) ! Et encore, ce n’est pas tout. Les rejets des STEPs dans nos cours d’eau sont aussi des sources de pollution de plus en plus inquiétantes. C’est le contraire du rêve de l’alchimiste.  Nous arrivons à transformer de l’or en matières polluantes.

Et dans les pays du Sud – je vous laisse imaginer les enjeux liés à l’assainissement (pénuries d’eau, maladies, manque d’infrastructures…) – alors il est grand temps de se remettre à récupérer ces matières précieuses que les vers de terre sont si contents de transformer en compost – et ce serait bien que les gens qui ne sont pas fous se mettent aussi à s’y intéresser.

Affaire à suivre – la deuxième partie parlera de l’incroyable système que nous avons installé à Soubeyran.

Benoît Molineaux, mars 2017